Scénographie et univers musical

Ainsi vont les cerises

Espace scénique

La scénographie suit le canevas du spectacle construit en 5 scènes. D’abord nous découvrons deux univers séparés avec quelques éléments de décor qui signifient la maison de chaque soeur. Puis, elles se retrouvent devant la porte de la maison parentale. L’espace scénique se resserre avec une scène devant l’armoire de la mère puis une autre dans la chambre des deux soeurs, avec le coffre à jouets. Au final, l’espace s’ouvre du dedans vers le dehors où nous retrouvons les deux soeurs assises sur le banc du jardin, sous le cerisier.

Le jeu de piste suit un mouvement en entonnoir qui s’élargit pour la scène finale. Les éléments de décor peuvent être mobiles, placés sur des plateaux roulants pour faciliter leur manipulation et les changements de lieux. Ces mouvements peuvent être pratiques mais aussi particulièrement beaux et poétiques pour des changements à vue. Mon désir est que le spectacle soit léger scéniquement et qu’il puisse être présenté dans diverses structures d’accueil. Notre expérience des grands plateaux mais aussi des tournées CCAS EDF nous guidera pour élaborer notre scénographie.

L’espace scénique crée un univers poétique autour des deux soeurs. J’aime la poésie qui se dégage d’un espace épuré où chaque élément devient signifiant comme dans un haïku. Ces poèmes japonais sont magnifiques parce qu’ils disent beaucoup de choses avec peu de mots comme dans l’univers clownesque. Les cerises, métaphore des deux soeurs, sont un clin d’oeil au nez rouge qu’elles ne porteront pas et le cerisier en fleurs est une promesse d’avenir pour leur réconciliation.
Pour le décor comme pour les objets, nous nous interrogerons sur les formes du burlesque pour susciter le rire et l’émotion.

Poétique de l’objet et du costume

Les objets et les costumes sont essentiels dans le jeu clownesque. En réagissant avec eux, ils offrent toute une palette de couleurs, de rythmes et de contretemps qui pourra être parfois ponctuée par un univers sonore. Le contretemps génère le rire parce qu’il est inattendu. Dans ce retour aux jeux de l’enfance, les jouets retrouvés peuvent emmener vers un jeu d’adresse, d’équilibre et de déséquilibre. Les moteurs du rire viennent aussi des objets qui résistent : attitudes cocasses et ridicules, maladresse, exploits puis dégringolades. Avec les objets ou le costume, les personnages déploient tout un rituel. Les manies du rangement qui concernent la soeur aînée nous font rire parce qu’elles reflètent ce que nous sommes ou au contraire ce que nous ne faisons pas. Les objets peuvent être détournés de leur fonction d’origine apportant au spectacle une dimension absurde ou poétique.

Le costume est ajusté à chaque personnage selon leur caractère et leur dynamique. La sœur aînée porte une robe cerise avec un col Claudine blanc, la sœur cadette, une robe blanche comme la fleur du cerisier avec une touche de rouge. Il y a plus de densité chez l’aînée dont la maturité est symbolisée par le fruit et plus de légèreté chez la cadette, symbolisée par la fleur. L’aînée cherche les chaussures rouges de la mère, comme deux cerises chaussés à ses pieds et la cadette cherche la robe à fleurs comme le cerisier en fleurs.

Virtuosité du jeu

Toutes les maladresses sont les bienvenues pour construire ce spectacle mais ce que nous cherchons derrière les échecs ce sont les virtuosités parce qu’elles nous transportent le coeur, nous font rêver, nous surprennent quand on n’y croyait plus. Le jeu comique est difficile parce qu’il répond en permanence à des montées de gamme comme s’il s’agissait de suivre une partition de plus en plus virtuose. En même temps que la gamme, c’est le niveau de jeu qui monte !

Les situations auxquelles seront confrontées les deux soeurs vont les amener à se dépasser, à aller aux delà de leurs limites. Un obstacle à leur désir, une porte fermée comme nous l’avons évoquée auparavant, peut les conduire à faire des efforts surhumains pour tenter de forcer la serrure jusqu’à la syncope ! Le spectacle dépasse le cadre du jeu réaliste pour aller vers une fantaisie débridée et parfois même des comportements extrêmes. Les états et les émotions passent par une grande variation de couleurs ce qui n’est pas pour déplaire aux interprètes qui ne demandent que ça.

Bascules de jeu : du burlesque au mélodrame

Si je devais donner une définition du « jeu clownesque », j’évoquerais le duo que forme le petit garçon et Charlot dans le Kid de Charlie Chaplin. Ce film est une merveille. Il est d’une grande profondeur et poésie, il raconte l’humanité blessée dans des situations quotidiennes et drôles, il est l’expression de l’amour dans ce qu’il a de plus puissant et de plus désarmant. Pour le spectacle, choisir comme point de départ, la mort de la mère, constitue un arrière plan dramatique.

La présence de l’absence est intéressante à aborder au théâtre. La mère est omniprésente par les traces qu’elle laisse mais aussi par cette étrange messagère qui vient apporter sa lettre. Est-elle un ange comme dans le rêve de Charlot dans le Kid ou comme Hermès, messager des dieux ? Elle ne fait que passer et on se demande si son apparition est bien réelle ou si elle vient d’ailleurs. Le public la voit mais pas les sœurs. Ses passages particulièrement forts permettent de faire basculer le spectacle dans l’onirisme.

Dans leur exploration de la maison parentale, les deux soeurs vont être amenées à ouvrir l’armoire de la mère. Les vêtements sortis et endossés inopinément par la soeur cadette vont la conduire à jouer la mère, inversant ainsi le rapport avec la soeur aînée. Situation inattendue, cocasse, inespérée qui va lui permettre de faire autorité sur elle. La soeur aînée va se laisser aller à ce jeu et y croire complètement parce qu’elle ressent cruellement le manque de la mère. C’est un moment de vérité et de rapprochement entre les deux soeurs. Cette bascule de jeu permet de pousser l’état émotionnel de l’aînée qui révèle ainsi sa faille et nous touche. Un peu plus tard, les voilà assises au milieu des jouets de l’enfance, sans trouver ce qu’elles cherchent. Elles sont face au public, désemparées, dans le silence. Deux personnages sur scène qui ne font rien, c’est deux êtres « seuls face au monde », comme les personnages de Samuel Beckett.

Univers musical et sonore

Ces moments plus sensibles peuvent trouver leur expression dans la musique et le chant. La berceuse que la mère leur chantait quand elles étaient enfants vient comme un baume sur une blessure. Les musiques, l’univers sonore et les chansons seront écrits et composés pour le spectacle. L’univers sonore, vif, rythmique et percussif soutiendra les contretemps essentiels au jeu comique et le jeu des comédiennes qui réagiront à ces ponctuations sonores.

Des instruments de musique sortis du coffre à jouets vont les accompagner. Leur taille reste à la hauteur de l’enfance : un ukulélé, un petit tambour. Elles sauront en jouer, et surprendront une fois encore le public. Ce sera l’occasion de chanter, de fêter leurs retrouvailles, d’exprimer leur joie d’être ensemble à nouveau et pour toujours, de se dire l’amour qu’elles ont l’une pour l’autre, qu’elles avaient perdu de vue et qu’elles ont retrouvé grâce à l’inventivité et à l’amour inconditionnel de leur mère.

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