Le point central de ma pièce De la nuit à l’aube est contenu dans son titre. Il s’agit du basculement d’un état à un autre, d’une réalité à une autre, comme la nuit bascule dans l’aurore. Les personnages de cette histoire vont basculer en se rencontrant et sans s’en rendre compte. Rien de spectaculaire en apparence et pourtant des mutations profondes vont s’opérer en eux. L’altérité va révéler ce qui dormait en eux et attendait d’être réveillé.
Plusieurs thématiques chères à mon univers d’autrice-metteuse en scène s’entremêlent dans cette pièce chorale qui unit différents destins. L’exil d’Hasan qui a quitté l’Afghanistan met en lumière celui des autres, le déracinement de Gabriel loin de Mayotte, la nostalgie de Violette pour sa ville de Toulouse, l’errance affective de Kenza et l’errance professionnelle de Mychkine, sans cesse sur les routes. Ils sont comme des iceberg qui flottent sur la banquise et au gré des courants vont finir par trouver une île.
Un des visages de l’île est la naissance de l’amour. Entre Kenza et Mychkine, c’est l’histoire d’un soir. Et pourtant, un couple va naître contre toute attente. Le désir qui les traverse deviendra élan pour s’engager. Hasan l’Afghan va éveiller les rêves endormis de Violette, sensualité rentrée qui se met à danser. Même Gabriel ne restera pas indifférent au charme de cet homme au cœur brisé. Et Hasan traîne sa pierre comme Sisyphe, cette pierre sur son cœur de son amour perdu dans les décombres de Kaboul.
La musique est ce qui le tient debout comme pour Violette. Elle donne sa vie pour son art, elle s’y consume. Mais il manque quelque chose, toujours. Elle est en quête d’une réalisation qui tarde à venir. Ça marche pour elle, c’est sûr, mais pas comme elle le voudrait, pas avec le rayonnement qu’elle espère. Avec son groupe, elle peine à terminer leur nouvel album. Et l’inattendu viendra, in extremis, comme les premiers rayons de l’aube.
Des gestes d’entraide s’expriment dans l’enchaînement des imprévus. Une nuit passée dans le studio de musique où Violette est sortie le dos en vrac va donner l’idée à Gabriel d’un asile pour Hasan. Les brindilles seront des instruments de musique autour desquels Hasan va faire son nid pour quelques nuits et trouver enfin le repos après tant de kilomètres parcourus. Le petit gars de Mayotte offre à Hasan ce que tant de portes lui ont refusé.
Le studio de musique est le lieu central de la pièce, un espace clos et feutré propice à la gestation et à l’expression des convictions les plus profondes. Il est comme un for intérieur où il est bon de se laisser aller, un lieu où tous les possibles se dévoilent.
L’automne avec ses feuilles tombées des arbres est la saison que j’ai choisie pour accompagner la trajectoire des personnages. Le Nord de la France en est le décor. Les scènes ont lieu le soir, la nuit, à l’aube, durant un mois. C’est une pièce paysage qui donne à voir, par touches successives, les paysages intérieurs de ces hommes et de ces femmes qui vont se croiser, s’attirer, s’entraider, se toucher. Elle tient en haleine parce que l’on ne sait pas ce que l’on va trouver au détour des sentiers, au virage des sentiments, à l’aune d’un jour nouveau.