{"id":734,"date":"2011-04-30T21:31:51","date_gmt":"2011-04-30T21:31:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.expliquesonge.fr\/?p=734"},"modified":"2023-02-16T17:11:59","modified_gmt":"2023-02-16T17:11:59","slug":"larevueduspectacle-fr-avril-2011-sur-lechange","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.expliquesonge.fr\/?p=734","title":{"rendered":"larevueduspectacle.fr &#8211; Mai 2011 &#8211; L&rsquo;ECHANGE"},"content":{"rendered":"<p>Une version de Claudel qu\u2019on n\u2019\u00e9changerait pas !<\/p>\n<p>Entre les mains de Val\u00e9rie Castel Jordy, <em>l\u2019\u00c9change<\/em> de Paul Claudel retrouve son cri de jeunesse, bestial et sensuel. Les mots deviennent chairs pour s\u2019\u00e9lever jusqu\u2019\u00e0 nous et transpercer l\u2019\u00e9corce de nos \u00e2mes. Difficile de r\u00e9sister \u00e0 une telle beaut\u00e9.<\/p>\n<p><em>L\u2019\u00c9change<\/em>, c\u2019est le r\u00e9cit de ceux qui briguent ce qu\u2019ils n\u2019ont pas. \u00c0 n\u2019importe quel prix. (&#8230;) Dans cette pi\u00e8ce \u00e0 quatre personnages, chacun pourrait \u00eatre le double invers\u00e9 de l\u2019autre. Ici, l\u2019opposition est marqu\u00e9e par une mise en sc\u00e8ne et un jeu qui redoublent de beaut\u00e9 et de finesse.<\/p>\n<p>Sable blanc et bruits de vagues. Marthe (\u00c9milie Cazenave) et Louis Laine (Pierre Dev\u00e9rines) sont comme deux \u00eatres \u00e9chou\u00e9s sur une \u00eele. Le corps enti\u00e8rement nu (superbe !) de Louis qui court et batifole au milieu des spectateurs ressemble \u00e0 Adam au dernier jour de la cr\u00e9ation, dans le jardin d\u2019Eden. Ses gestes sont primitifs et puissants, un accent tribal se d\u00e9gage de cette \u00ab\u00a0tige nerveuse\u00a0\u00bb. Ce jeune chien fou ne peut r\u00e9sister \u00e0 sa soif de libert\u00e9 ni \u00e0 son d\u00e9sir (insatiable) de go\u00fbter au fruit interdit : il reluque la femme du riche propri\u00e9taire qui les h\u00e9berge, Lechy. (&#8230;)<\/p>\n<p>On peut dire, sans mauvais jeu de mots, que la prise de corps des personnages est d\u2019une beaut\u00e9 rare. L\u2019\u00e9tude pr\u00e9cise de chaque mouvement entre Louis et Lechy est \u00e0 la limite du geste chor\u00e9graphi\u00e9. Leur danse de l\u2019amour est l\u2019union sauvage et bestiale de deux corps en furie, contrebalanc\u00e9e par la voix pure de Marthe. L\u2019ancienne soci\u00e9taire de la Com\u00e9die Fran\u00e7aise, Isabelle Gardien (Lechy), dans sa robe rouge flamboyante, est v\u00e9ritablement cette \u00ab\u00a0touffe de fleur fun\u00e8bre\u00a0\u00bb dont parle l\u2019auteur. (&#8230;) Gr\u00e2ce au travail de Val\u00e9rie Castel Jordy, mais aussi de son assistant \u00c9ric Nesci, le couple adult\u00e8re donne \u00e0 voir et \u00e0 entendre un Claudel au souffle monstrueux et pneumatique, le verbe sacr\u00e9 empoign\u00e9 dans sa chair la plus brute.<\/p>\n<p>Et le contraste avec Marthe, rest\u00e9e seule sur son rocher, en est d\u2019autant plus poignant. Le d\u00e9cor du premier plan, simple et \u00e9pur\u00e9, fait \u00e9cho \u00e0 la voix pure et solitaire de la jeune fille. La belle branche qui descend des cintres appara\u00eet dans une simplicit\u00e9 \u00e9tincelante. Elle fait face aux ombres fantasmatiques et fantasm\u00e9es d\u2019un arri\u00e8re-plan rougeoyant et n\u00e9buleux. Les \u00e2mes en d\u00e9rive tournoient derri\u00e8re un voilage tout en transparence. En coupant le fond de la sc\u00e8ne en deux, il marque une fronti\u00e8re, celle de l\u2019inconscient dans lequel on tente de p\u00e9n\u00e9trer. Belle superposition des mots, des corps et des univers.<\/p>\n<p>Le geste suppliant de Marthe, les bras tendus, ainsi que la douleur infinie qui s\u2019exprime sur le visage de la com\u00e9dienne ne sont pas sans rappeler les sculptures de Camille Claudel, qui ont aussi \u00e9t\u00e9 une source d\u2019inspiration pour la metteuse en sc\u00e8ne. La perte de son mari est litt\u00e9ralement v\u00e9cue comme un arrachement, la mort d\u2019une promesse, le d\u00e9chirement d\u2019un v\u0153u sacr\u00e9.<\/p>\n<p>Aussi, pas \u00e9tonnant que la proposition mercantile de Thomas Pollock (Hugues Martel) soit rejet\u00e9e, la d\u00e9cision de la jeune femme est nette et sans appel. Il ne peut en \u00eatre autrement dans la bouche de Marthe. Dans la peau du richissime Am\u00e9ricain qui a \u00ab\u00a0tout vu\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tout connu\u00a0\u00bb, le com\u00e9dien est d\u2019une justesse parfaite. (&#8230;)<\/p>\n<p>Monter <em>l\u2019\u00c9change<\/em> (et d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale le th\u00e9\u00e2tre de Claudel) n\u2019est pas donn\u00e9 au tout venant. Bien \u00e9clair\u00e9 celui qui choisit la premi\u00e8re version (que Claudel reniera plus tard, dans sa vieillesse), la plus belle, la plus sexuelle aussi, mais certainement la plus inspir\u00e9e. Et c\u2019est de celle-l\u00e0 que Val\u00e9rie Castel Jordy s\u2019empare quand elle d\u00e9cide de monter la pi\u00e8ce il y a quatre ans. Quatre ann\u00e9es d\u2019essais, de tentatives, de fermentation aussi\u2026 pour aboutir \u00e0 ce spectacle. Quelle patience !<\/p>\n<p>Quelle prouesse aussi. Surtout dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 tout doit se faire vite, tr\u00e8s vite, dans un milieu (celui du spectacle vivant) o\u00f9 l\u2019on ne peut se permettre d\u2019attendre si longtemps, au risque d\u2019accoucher d\u2019un b\u00e2tard. Parce que oui, accouchement il y a bien. Ici la d\u00e9livrance est un beau r\u00e2le sublime, un m\u00e9lange d\u2019amour et de sacr\u00e9. On souhaite \u00e0 ce nouveau-n\u00e9 de rencontrer ses pairs\u2026 Une belle couronne ceint d\u00e9j\u00e0 son front. Pour notre part, le nectar que l\u2019on recueille s\u2019insinue goutte \u00e0 goutte dans nos veines.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Un \u00e9clair\u2026 Puis la nuit ! [\u2026] \/ Ne te verrai-je plus que dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 ?\u00a0\u00bb. Comme Baudelaire avec sa \u00ab\u00a0passante\u00a0\u00bb, l\u2019impression laiss\u00e9e nous marquera pour longtemps.<\/p>\n<p><strong>Sheila Louinet, La revue du spectacle, mai 2011<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une version de Claudel qu\u2019on n\u2019\u00e9changerait pas ! Entre les mains de Val\u00e9rie Castel Jordy, l\u2019\u00c9change de Paul Claudel retrouve son cri de jeunesse, bestial et sensuel. 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